Cancer et coronavirus : Peur et Résilience

Comme une prison à l’intérieur d’une prison.

Je n’avais encore jamais ressenti mon cancer comme un épée de Damoclès qui se tiendrait au dessus de ma tête. Les statistiques sont avec moi et, même si une des tumeurs est particulièrement agressive, elle a été prise à un stade tellement précoce qu’elle n’a pas eu le temps de se développer ailleurs.

Merci mon ange-gardien et l’incroyable chaîne de compétences, depuis mon généraliste, en passant par l’échographe et le radiologue puis le chirurgien, qui ont permis qu’on l’écrase dans l’œuf.

Oui, merci. Lorsque je dis que je suis chanceuse, on me regarde parfois un peu de travers – en se demandant si finalement ce cancer n’a pas migré dans mon cerveau, peut-être. C’est la résilience : une fois qu’on a accepté ce contre quoi on ne peut rien (je t’en parlais il n’y a pas longtemps), on peut se focaliser sur les bonnes choses qui en émergent.

La partie qui va se jouer est très différente.

On a beau m’avoir enlevé les deux seins (un avec plusieurs tumeurs de trois types différents et l’autre sans tumeur, en définitive), le traitement n’est pas terminé. Il y a des risques que des cellules cancéreuses se promènent dans mon organisme via les réseaux sanguins. On en est au stade microscopique, indécelable avec les outils d’aujourd’hui. Le cancérologue recommande fortement une chimio.

La chimio est destinée à s’attaquer à toutes les cellules à développement rapide, comme la tumeur agressive, mais également comme les follicules pileux (= mes cheveux), et… mes défenses immunitaires. Il y a fort à parier que je vais devenir chauve, sans sourcils et faible face à la maladie. Toutes les maladies.

Damoclès surgit en force avec son instrument favori. J’avais réussi à garder très très loin l’idée qu’on meurt du cancer, même du cancer du sein qui se guérit à 80, 90, 99%. J’avais décidé et réussi à m’installer dans les chiffres rassurants et à tenir les éventualités de faire partie de l’autre côté des statistiques loin de moi.

Le cumul cancer + Covid fait exploser cette construction. Je ne parviens plus garder éloignée l’idée de ma mortalité, et l’idée que je vais mourir, peut-être, beaucoup plus tôt que je m’y attendais, ne me quitte plus.

Je vais mourir, comme tout le monde, un jour. Le contexte actuel ne fait rien d’autre que se dresser entre moi et ce voile d’irréalité dans lequel nous nous drapons tous – et qui a tendance à se déchirer au fil des années, un certain sentiment d’immortalité. Un autre mur. J’ai beau savoir que je suis mortelle, je ne peux pas m’ôter de l’idée que ma mort peut survenir là, dans les semaines ou les mois qui viennent. Ce qui n’était qu’une vague idée devient réel, tangible, crédible. Comme un trou noir qui, je le sens, pourrait facilement m’aspirer.

L’épidémie nous rappelle que personne n’est immunisé contre la maladie, que la vie est courte, et précieuse. Et que c’est parce qu’elle est courte et précieuse que nous n’avons pas d’autre choix que de chérir chaque paillette, chaque instant de bonheur, pas d’autre choix que de chérir tout ce qui nous arrive, parce que nous sommes vivants aujourd’hui, maintenant et que l’avenir est incertain.

Vivre dans la pleine conscience d’être vivante, c’est ce que la maladie m’a rappelé et ce que le cumul du Covid et de mon affaiblissement immunitaire à venir me suggèrent. Rien n’est parfait dans ma vie. Je voudrais des choses que je n’ai pas, j’aimerai des choses contradictoires, il me manque my people autour de moi – vous me manquez tellement.

Et pourtant, pas un instant je ne dois oublier que tout est parfait : je suis vivante.

Je respire, je marche, je ris, je souris, je vous parle, je vous écris, vous répondez, le soleil brille et la pluie tombe.
Tout, chaque instant, me rappelle comme je suis vivante.