Ne te trompe pas de priorité

Je suis comme toi. Ou à peu près. Deux seins en moins, plus de cheveux et plus trop de cils, des kilos qui me boursouflent. Tu as peut-être la peau brûlée par les rayons, tu es peut-être devenue squelettique. Il te reste peut-être un sein, ou même les deux, mais le résultat est le même : quand tu te regardes dans la glace, et que tu penses à celle que tu étais il y a un an, tu as envie de pleurer.

J’ai envie de te dire de t’empêcher d’y penser, de visualiser un panneau stop quand l’idée te vient, mais c’est plus difficile à dire qu’à faire, je sais bien. Et c’est encore plus difficile en été, quand vient le moment d’enfiler toutes ces jolies robes décolletées, quand les jupes raccourcissent et qu’on expose un maximum de peau.

Comment éviter de penser à celle qu’on était avant ? Avant que le diagnostic ne tombe, avant que la maladie soit décelée, avant que tous ces traitements ne viennent te mutiler, définitivement ou temporairement.

Tu ne peux pas.

Ce que tu peux, c’est penser à celle d’après. Celle que tu aurais pu être, belle pour l’éternité, si la chimio, la chirurgie et les rayons n’avaient pas fait leur oeuvre. Celle que tu es aujourd’hui, que tu seras demain, après demain et pendant plus longtemps, pendant beaucoup plus longtemps que ce que la nature avait prévu pour toi.

Alors oui, c’est moche, c’est triste et c’est désespérant, ces cicatrices, cette peau brûlée, cette tête d’œuf, ces bourrelets ou les os qui saillent. Oui, il faudra beaucoup de temps et d’efforts pour recommencer à sinon se plaire, du moins s’accepter telle quelle.

Mais tu peux aussi te regarder avec le sens des priorités. Les apparences, c’est important, sauf quand tu es morte. Et morte, c’est ce que tu n’es pas. Mutilée, peut-être, triste, sans doute, mais tu es vivante.

Même si tu ne sais pas pour combien de temps (et malheureusement, le cancer a accroché une horloge au-dessus de ta tête qui rythme les heures, le jours, les mois, les années), tu es vivante.

Tu te trouves moche, mais beaucoup n’ont plus cette faculté. Toutes ces cicatrices, toutes ces dégradations sont comme des blessures de guerre. Tu n’as pas demandé à la faire, cette guerre. Tu as peut-être même cherché toute ta vie à l’éviter.

C’est peut-être pour ça qu’on utilise un vocabulaire guerrier en parlant du cancer. Toutes ces batailles que ton corps a menées ont laissé des cicatrices.

Alors révise tes priorités :

Ces batailles, tu les as remportées.