Le cancer est un tsunami

Le séisme, c’est le diagnostic, puis l’onde de choc se propage dans toutes les directions, à la vitesse d’un cheval au galop. Surtout, elle emporte tout sur son passage : ta santé, ton physique, ton mental, ton mode de vie, ton avenir, tes espoirs, ta vie.
On réagit tous différemment, mais ce qui est sûr, c’est que ta vie ne sera plus jamais la même.

Il faut gérer l'image que te renvoie le miroir.

Les gens qui t’aiment te disent que non, ce n’est pas grave, que tu es toujours toi, mais autant affronter la vérité : ce n’est pas vrai.

Ce n’est pas qu’ils te mentent, enfin, pas sciemment. C’est peut-être qu’ils te regardent avec un peu plus de bienveillance et que ce qu’ils voyaient en toi “avant”, ce n’était pas forcément le sex-symbol mais la personne dans son intégralité. Si bien que ce qu’ils voient maintenant, c’est toujours toi, juste un peu déformée.

Et puis ils ne te voient pas toute nue, alors ils ne peuvent pas vraiment savoir.

Gérer ton image, c’est un gros morceau en particulier pour un cancer du sein. Qu’on les aime ou pas, nos seins, ils font partie de ce qui nous définit, c’est même probablement ce qui définit le plus une femme. Mauvaise nouvelle, tu vas morfler. 

J’essaie de regarder le bon côté des choses en toutes circonstances, mais côté sein, autant ne pas se voiler la face, ça va saigner.

Et puis il y a les traitements. Les rayons, qui brûlent la peau (mais je ne peux pas trop en parler, je n’ai pas expérimenté). La chimio. Soit tu grossis, sois tu maigris. Avec le cancer du sein, je rencontre plus de femmes qui ont grossi, parfois 15, 20, 25 kilos. La faute aux stéroïdes, qui ouvrent l’appétit et qui font gonfler, la faute aux produits de chimio qui font grossir, la faute à l’angoisse ou au désœuvrement qui te font manger, la faute aux mauvaises habitudes alimentaires que tu prends de plein fouet, puissance 5. La faute à la vie, au cancer, peu importe. Ce corps que tu trimbales, ce n’est plus le tien.

Enfin, il y a les cheveux, les cils, les sourcils. Tu as beau avoir fait tout ce que tu pouvais pour ne pas passer pour une malade, tu va avoir l’air malade. Parce que, tu sais quoi ? Les autres ne font pas exprès d’avoir l’air malade. Elles sont comme toi, elles luttent pour leur vie et aussi pour l’image que leur renvoie le miroir. Et comme toi, ça rate. Plus ou moins bien, ça dépend des jours et ça dépend des gens. Quand tu es traitée contre un cancer, ça se voit. C’est pas la peine de te cacher.

Ça a l’air vain et superficiel, écrit comme ça : tu luttes pour ta vie et ce qui te déprime le plus, c’est l’image que te renvoie ton miroir.

On me l’a reproché : concentre-toi sur ta guérison, le reste n’a pas d’importance.

Pardon, mais si.

Si, le reste a beaucoup d’importance, parce que si c’est pour ressembler à un ectoplasme tout le reste de ma vie, je ne suis pas certaine d’avoir très envie de guérir. La vie, c’est pour en profiter, pas pour compter les années et essayer de battre un record.

Si, le reste a beaucoup d’importance, parce que mon image – celle que me renvoie le miroir, pas celle d’Instagram cachée sous cinquante filtres- c’est ce qui me définit. C’est aussi ce qui te définit, n’essaie pas de me raconter le contraire. Peut-être que, pour les gens qui t’aiment, ton image est moins importante que te savoir en vie. Sûrement. Mais toi qui as un cancer et qui te vois tous les jours dans le miroir, l’image qu’il te renvoie est à chaque fois comme une porte que tu te prends dans la figure : ton image déstructurée, c’est le rappel que tu es malade, que tu as traversé/que tu traverses tout ça, que tu es rentrée dans cette espèce d’anormalité que tu subis. Bref, à chaque fois que tu croises ton regard, tu te souviens que tu es malade.

Parce que le jour où tu te regardes dans le miroir et que tu te reconnais à peine, mon pote, tu pleures ta race. Tu la pleures jusqu’à la dernière goutte de la dernière larme en te demandant où est-ce que tu es passée. Et tu te dis que tu étais mieux malade qu’aujourd’hui, temporairement guérie, mais dévastée. Tu te sens un peu comme ces forêts bombardées : les arbres sont toujours là, mais ils sont criblés d’éclats d’obus, inutiles. Ou comme ces vastes étendues – dans lesquelles l’homme a laissé des mines, partout, et que plus personne n’arpente pour cette raison.

Il y a plusieurs façons de faire avec les coups du sort.

Surtout, il y a une chose qu’on ne peut pas faire : les changer. Je ne peux pas changer le fait que j’ai un cancer. Ni que le traitement m’a physiquement ravagée. Ce que je peux choisir, c’est mon attitude, la façon dont je choisis de me comporter.

Tout ça a l’air simple et évident, mais ça ne l’est pas, évidemment. Il y a quelques chanceuses qui voient spontanément le bon côté des choses. La plupart d’entre nous passe de longs moments au fond du trou à se demander à quoi ça sert tout ça. Est-ce qu’on est vraiment indispensable à notre entourage ? Est-ce que tous ces efforts en valent la peine ? Puisqu’on est sur une pente descendante, pourquoi ne pas se laisser glisser ? Est-ce que notre absence fera une différence, et pour qui ?

Quelque chose dans notre vie s’est brisé.

Quelque chose dans notre vie s’est passé et plus rien ne sera comme avant. Non, je ne serai plus jamais celle que j’étais, ce n’est pas la peine de courir après un fantôme, c’est comme courir après ses 20 ans.

Ça ne veut pas dire que rien ne sera bien, ni beau, ni fantastique. C’est juste un chemin différent que ma vie a pris, un virage, un tournant, une bifurcation, appelle-la comme tu veux, de ces changements radicaux qui modifient ta vie en profondeur, comme un mariage, des enfants : ta vie de célibataire et ta vie de femme ou d’homme marié/en couple, c’est foncièrement différent, mais pas forcément mieux ou moins bien. Pour le cancer, c’est pareil. Enfin, je suppose.

Ce qui est vraiment naze avec un cancer, c’est que ta vie est comptée. La mort a fait irruption et tu ne l’en délogeras plus. Les médias t’annoncent triomphalement que l’espérance de vie à 5 ans atteint aujourd’hui 88% (pour mon cas, 94%). C’est génial. Tout le monde te dit que tu vas guérir. Sauf que dans les chiffres, ce que je regarde aussi, c’est : 5 ans. Ce n’est pas 5 ans que j’ai l’intention de survivre au cancer. Ni même dix ans (84%), ni même 15 (75%) ! J’ai juste l’intention de ne pas mourir.

La réalité est assez pourrie, donc.

On peut se cacher la tête dans le sable et refuser de la regarder. On peut baisser les bras et se dire que, de toutes façons, on n’y arrivera pas. On peut enfin décider que maintenant qu’on a touché le fond, on va remonter. De toutes façons, quoique tu fasses, tu te heurteras aux murs de la réalité.

Je ne veux pas me résigner. La réalité est ce qu’elle est. Ce qui est en mon pouvoir, c’est de reprendre un mode de vie sain, de bouger, et de prendre soin de mon psychisme.

Je t’invite dans mon voyage. Je suis au fond du fond de mon lac de boue. Plus rien ne me distingue de mon environnement, je ne ressemble plus à rien – heureusement que j’ai toujours mes lunettes, sinon, je tendrai la main pour dire bonjour au miroir le matin.

Je pars de zéro. Ça veut dire que tout va s’améliorer. Mes cheveux vont repousser. Je vais retrouver du souffle, je vais retrouver de l’endurance, je vais retrouver de l’énergie et ma joie de vivre.

Tout ce qui était plus ou moins donné « avant », je vais aller le chercher, je vais le gagner.

Je te convie à ma victoire et je t’invite à la tienne. Sur le cancer. Sur le destin. Prends ma main. A plusieurs, on est plus fortes.