Faire son deuil

Rassure-toi, je ne vais pas te parler de ma mort, elle n’est pas du tout au programme de ces prochaines années, mon taux de survie à 10 ans dépassant allègrement les 84 % (merci la chimio).

Avec ce titre un peu putaclic, je viens te parler aujourd’hui des 8 étapes du deuil.

Le deuil dont on parle, ce n’est pas forcément la mort, mais juste la perte. La perte de quelqu’un et, dans notre cas, la perte de quelque chose. La perte de tas de choses si on y pense, d’ailleurs, qu’on peut regrouper dans une grande masse : la perte de notre vie d’avant.

Ce qui est épuisant avec un cancer, c’est que, contrairement à un deuil, les premières étapes se répètent. Tu n’as pas eu le temps de faire ton premier deuil qu’un second survient. Puis un troisième.

  1. Au début, avec l’annonce, c’est le choc. Un jour, on vit une vie normale avec des frustrations normales et des angoisses normales comme qu’est-ce que je vais porter pour le mariage de ma cousine Florence ou est-ce qu’il va vraiment falloir que je travaille trois ans de plus. Le lendemain, on est atteint d’une maladie mortelle, qui va nécessiter des mois de traitements lourds et exigeants, qui va remettre en cause notre essence même avec la perte d’un ou plusieurs seins, et celle de nos cheveux. Je n’ai pas le souvenir d’avoir vécu un aussi grand choc dans ma vie. Le lendemain, d’ailleurs, je développais une sorte d’eczéma migrateur dont j’ai mis trois mois à me débarrasser (oui, trois mois, ça va).
  2. Ensuite, vient le déni ou le refus. J’y crois pas. Et s’ils s’étaient trompés ? Mais je suis en pleine forme ! ou alors (c’était mon cas) : mais c’est juste un bébé cancer de rien du tout. J’avais limite honte de m’inscrire sur les groupes Facebook de “combattantes” tellement c’était rien. A peine un cancer. On va me faire un tout petit trou dans le sein, m’enlever un tout petit truc, deux séances de rayon et hop, plié.
  3. Après vient la colère ou la frustration. On éprouve un sentiment d’injustice, on cherche des coupables, on se sent coupable. Pourquoi moi ? Pourquoi moi, alors que je mange bio, que je ne fume pas, que je ne bois pas, que je fais du sport et que j’ai banni les produits chimiques de ma maison en me fournissant chez ma belle soeur chérie qui vend du H2O ? (non, je ne touche rien dessus, mais tu peux y aller les yeux fermés quand même). Ou alors : Je savais. Je savais qu’il y avait un lien entre la consommation de vin rouge et le cancer du sein, mais j’ai continué à boire. (Ça me ressemble plus, ça, oui, je sais).
    Parfois, on reste coincé dans cette étape et la colère recouvre tout, au point qu’on ne pense plus clairement. On se sent victime, on en veut à l’entourage de ne rien comprendre, de ne pas écouter. C’est de leur faute si on se trouve dans cet état là.
    C’est une phase super délicate qu’il ne faut pas prendre à la légère. Je vois énormément de booby sisters, sur les groupes français en particulier, qui n’arrivent pas se décoller de leur colère et de leur frustration. Malheureusement, la réponse de la médecine n’est pas toujours à la hauteur. Elle est juste médicale alors que c’est exactement le moment d’élever son esprit. Par exemple en faisant de la méditation, simple et facile. Ou en rejoignant des groupes de paroles qui permettent de se rendre compte qu’on n’est pas seule sur ce chemin. Échanger, c’est primordial, donc il faut parler, parler avec le plus de gens possible, un peu comme on draine un abcès. Et le faire avec des gens qui traversent la même épreuve, c’est encore mieux. Ca nous permet de nous replacer dans une sorte de normalité et de mettre en perspective ce qu’on vit.
  4. Une fois la colère ou la frustration rendues à des proportions acceptable, on rentre ensuite en négociation. C’est le moment où on cherche à composer avec son cancer. Comment trouver un arrangement avec la maladie ? On m’enlève un sein, mais je le reconstruit. On m’en enlève deux, mais on garde les mamelons. Je vais perdre mes cheveux, mais à ma manière.
    Ce qui est difficile avec un cancer, c’est qu’une fois péniblement arrivée en phase de négociation, on retourne en phase d’annonce, parce que le traitement a été adapté et pas toujours comme on l’aimerait (croire les doigts pour moi, je vois ma cancérologue dans 4 heures).
  5. Une fois qu’on a commencé à négocier, on est souvent rattrapé par une réalité qu’on a voulu fuir. Commence l’autre étape délicate, celle de la dépression. On s’est battues (enfin, on a subi et traversé tout ça). On a eu mal. On a vu son corps dévasté, déformé, mutilé. On a vomi, on s’est écroulée. On a intensément maigri, ou grossi. On ne ressemble plus à rien, on n’a plus de forces, et on vit avec ce ver insidieux dans la tête depuis déjà tellement longtemps. La tristesse prend le pas. On perd sa motivation à guérir, à aller mieux, à voir un après heureux. C’est une phase délicate parce qu’elle est difficile à extérioriser. C’est le moment où personne ne comprend. Après tout, c’est presque fini, non ? Tu vois le bout du tunnel ! Tu n’as plus que… Ensuite, tu es débarrassée ! C’est le moment où il faut que tu réussisses à dire à ton entourage, qui ne veut souvent que ton bien, que ces phrases là ne servent qu’à les rassurer eux, et qu’elles sont pénibles à entendre. Que tu es psychologiquement épuisée, physiquement épuisée et que tu as enfin compris que ton cancer, tu vivras avec tout le reste de ta vie. Qu’il te reste encore des années d’hormonothérapie et que non, ce n’est pas comme prendre la pilule ou avoir mal à la tête de temps en temps. Que personne ne voudra te faire de crédit immobilier, que tu retourneras pour des examens de contrôle tous les … Que dès que quelque chose n’ira pas, tu vas flipper. Même sans psychoter, ce sera toujours, toujours dans un coin de ta tête. Et ça, ça te rend triste. Parfois, tu te dis même A quoi bon ? A quoi bon continuer de subir tout ça ? A quoi bon chercher à vivre avec ? A quoi bon supporter toutes ces douleurs, toute cette souffrance, le regard des autres, la pitié, la fausse joie ?
  6. Parce qu’il y a une autre étape. Celle de l’acceptation. Tu comprends que les obstacles ne sont pas sur le chemin, mais qu’ils sont le chemin. Que c’est comme ça, c’est ton fardeau et les autres ont le leur. Tu acquiers de la lucidité, sur ta vie, sur ce que sera ton avenir. Tu ne feras peut-être pas la couverture de Vogue, mais tu réussiras à te trouver belle toute nue quand même. Ces cicatrices que tu trouves sexy sur Jamie qui a eu le dos lacéré, elles le sont sur toi aussi. Elles témoignent du fait que tu as souffert et que tu t’es relevée. Et les gens qui t’aiment trouveront eux-aussi ça assez moche mais terriblement émouvant. Ça leur rappellera que tu es toujours en vie et qu’ils t’ont toujours, et c’est ce qui compte le plus à leurs yeux. Et progressivement, c’est aussi ce qui comptera le plus à tes yeux. Que tu es passée à travers tout ça, que ça a été une épreuve, que ça fait partie de ta vie, et que tu vas continuer à vivre et à avancer.
  7. Alors commencera la phase de reconstruction. Reconstruction de ton image, de ton estime de toi si elle a été atteinte, reconstruction de ton avenir.

L’expérience de Nadalette La Fonta Six, dans un contexte différent et si semblable